La fête de la musique est la soirée de l’année où il y a le plus de choses à voir et le moins de chances de voir ce qu’on voulait. J’ai mis quatre éditions à trouver un itinéraire qui tient avec deux enfants, et je le refais à peu près à l’identique depuis. Le principe tient en une phrase : commencer très tôt et finir avant la foule.
Dix-sept heures : les formations familiales
La première étape, c’est le parvis d’une médiathèque ou d’une école de musique. Entre dix-sept et dix-neuf heures, ce sont les ensembles d’élèves et les harmonies locales qui jouent, devant trente personnes dont vingt-cinq sont des parents.
Ce créneau est le plus mal considéré et c’est mon préféré. Le niveau est inégal, personne ne fait semblant du contraire, et il y a des moments de grâce absurdes : une classe de clarinettes de huit ans qui tient trois minutes sans se perdre, ça se vit.
Côté pratique : places assises disponibles, volume raisonnable, et on peut repartir au milieu sans gêner personne.

Dix-neuf heures : la fanfare qui se déplace
À partir de dix-neuf heures, les formations mobiles sortent. C’est le moment où la fête de la musique devient intéressante en extérieur, parce que les groupes se déplacent et qu’on peut en croiser trois en une heure sans chercher.
Mon erreur des premières années : vouloir les suivre. On ne suit pas une fanfare, on la croise. Je choisis maintenant un axe, je m’installe quelque part dessus, et je laisse passer.
À Nantes je prends le cours des Cinquante-Otages ou la rue de Strasbourg, parce que ce sont des axes larges qui servent de couloir à tout ce qui bouge ce soir là.

Le moment où ça bascule
Entre vingt heures trente et vingt et une heures, la densité change. Les gens qui ont dîné arrivent, les scènes amplifiées démarrent, et le rapport de force s’inverse : il devient difficile de traverser une place et impossible d’entendre deux groupes séparément.
C’est l’heure à laquelle je rentre avec les enfants. Pas par prudence excessive, simplement parce qu’à partir de là le plaisir baisse franchement pour eux.
La fête de la musique, et les quartiers que j’évite
J’ai arrêté d’aller dans les rues de bars le soir de la fête de la musique. Le son y est amplifié, les sonos se recouvrent d’un établissement à l’autre, et ce qu’on entend est un empilement sans forme.
Je ne porte pas de jugement sur le fait que les gens y aillent. Je dis juste que pour ce qui m’intéresse, de la musique jouée dehors qu’on peut écouter, ce sont les pires endroits de la ville ce soir là.
La règle que j’applique : plus il y a de terrasses au mètre linéaire, moins il y a de musique à écouter. l’historique de la fête de la musique rappelle d’ailleurs que l’idée de départ était la pratique amateur, pas la programmation de bars.
L’itinéraire, résumé
Voici la version courte, celle que j’envoie par message quand on me la demande.
- 17 h : parvis d’école de musique ou de médiathèque, ensembles d’élèves, assis.
- 18 h 30 : déplacement à pied vers un axe large, avec une pause goûter en route.
- 19 h : poste fixe sur l’axe, laisser passer les formations mobiles.
- 20 h 30 : retour, avant la bascule de densité.
Quatre heures, zéro euro, aucune réservation. Les enfants tiennent sans difficulté parce qu’on est assis une partie du temps et qu’on mange en route.
Le matériel, réduit au minimum
Je pars avec un sac à dos et rien d’autre. Dedans : deux gourdes, un paquet de gâteaux, une polaire pour chacun, des bouchons d’oreille, et le carnet. Pas de pliant, parce qu’on marche trop et que ça encombre.
La polaire est le détail qui fait la différence. Une soirée de juin à Nantes peut descendre à quatorze degrés vers vingt-deux heures, et un enfant immobile depuis une demi-heure a froid bien avant un adulte qui marche.
Je prends aussi une lampe frontale, que je n’allume jamais mais qui a servi deux fois à retrouver quelque chose tombé par terre dans une rue bondée.

Les rencontres qui n’arrivent qu’à cette date
Ce que la fête de la musique a d’unique, par rapport aux autres sorties de l’année, c’est le mélange des niveaux. Un quatuor à cordes du conservatoire joue à cinquante mètres d’un groupe de lycéens qui découvre la sonorisation, et les deux ont le même public.
J’ai vu une année un accordéoniste d’au moins quatre-vingts ans s’installer sur un pas de porte avec une chaise pliante, sans rien annoncer, et finir avec une trentaine de personnes autour de lui. Personne ne l’avait programmé.
Ces moments là sont la raison pour laquelle je continue à sortir ce soir là malgré la foule. Ils ne se produisent à aucune autre date, parce qu’aucune autre date n’autorise implicitement n’importe qui à jouer n’importe où.
Ce que j’ai fini par accepter
On ne peut pas tout voir et on ne verra pas le meilleur. Statistiquement, le meilleur moment de la soirée se produit dans une rue où je ne suis pas. J’ai mis du temps à faire la paix avec ça, et depuis que c’est fait, mes soirées sont bien plus agréables.
Le corollaire, c’est qu’il ne sert à rien de courir. Les années où j’ai essayé d’enchaîner six points sur une carte, je n’ai rien écouté en entier et je suis rentrée fatiguée sans souvenir précis. Deux arrêts longs valent mieux que six passages de cinq minutes, et c’est contre-intuitif le soir où la ville entière joue.
Ce que ça rate
Cet itinéraire passe à côté de tout ce qui se joue après vingt-deux heures, et c’est probablement là que se trouvent les meilleures choses pour quelqu’un sans enfants. Je l’assume. J’ai fait deux éditions en version tardive avant d’avoir des enfants et j’en garde de bons souvenirs.
Il passe aussi à côté des scènes programmées, qui démarrent tard et qui demandent de rester planté longtemps au même endroit. Ce n’est pas ce que je cherche.
Il passe enfin à côté de ce que j’appellerais la deuxième fête, celle qui commence quand les terrasses ferment et que des groupes continuent sur des places vides. J’y suis tombée une fois par hasard en rentrant à pied, vers une heure du matin, sur six personnes qui jouaient pour vingt. C’était le meilleur moment de la soirée et je n’ai aucun moyen de le programmer.
Si vous voulez voir à quoi ressemble le même type de soirée hors de cette date, mon carnet de trois jours en fanfare à Nantes raconte la version étalée, et la batucada du Bouffay explique comment écouter une formation de percussions sans rien y connaître.