Un week-end en fanfare à Nantes – mon carnet de trois jours

Portrait de Nathalie CourbetPar · 26 juillet 2026

On a entendu les cuivres avant de tourner le coin de la rue. C’était un vendredi de juin, vers dix-huit heures, et je poussais le vélo vers le Bouffay sans rien avoir prévu. Trois jours plus tard j’avais rempli quatorze pages de carnet. Voici ce que j’en ai retenu, quartier par quartier, avec ce qu’il faut savoir pour s’y poster quand on part en fanfare un week-end entier.

Vendredi soir : le premier contact, en fanfare et sans prévenir

Une quinzaine de musiciens ont débouché d’une ruelle adjacente à la rue de la Juiverie. Le tuba passait à un mètre de ma fille. Elle s’est figée, comme figée pour de bon, la main encore sur la sonnette du vélo.

Ce que je n’avais pas anticipé, c’est la vitesse à laquelle une foule se forme. En cinq minutes il y avait peut-être cent cinquante personnes, et personne n’avait décidé de s’arrêter. Les gens sortaient des terrasses leur verre à la main. Un serveur a posé son plateau sur une borne.

La formation jouait debout, en mouvement, avec deux soubassophones qui tenaient la basse et une section de cuivres aigus qui répondait depuis l’autre trottoir. Je n’ai pas retrouvé leur nom : je n’ai pas pensé à demander, et aucune affiche ne les annonçait. C’est une des choses que j’ai apprises ce week-end là, demander tout de suite, parce qu’après il est trop tard.

Une fanfare en uniforme joue le long d'un mur

Où se mettre quand ça défile

Mon réflexe de départ était mauvais. Je me plaçais devant, face aux musiciens, comme au théâtre. En rue c’est l’inverse qu’il faut faire : se mettre sur le côté, à hauteur du milieu de la formation, et laisser le défilé passer. On entend mieux, on voit les visages des musiciens, et on ne recule pas en permanence.

L’autre erreur classique, c’est de suivre. Une fanfare qui déambule va plus vite qu’on ne croit, et à force de marcher derrière on finit par n’entendre que les percussions.

Samedi matin : le marché de Talensac

Le samedi, j’ai pris le marché de Talensac pour le petit-déjeuner et j’y suis restée trois heures. Une batucada d’une vingtaine de personnes s’est installée vers dix heures et demie entre les étals de poissonniers et l’entrée côté rue Bélier.

Le son d’une batucada dans un marché couvert ne ressemble à rien d’autre. La réverbération renvoie les graves une demi-seconde plus tard, et pendant quelques mesures on entend double. Ça m’a mis la chair de poule, et j’ai mis un moment à comprendre pourquoi.

Côté pratique : gratuit, aucune réservation, et une acoustique qui porte jusqu’au bout de la halle. En revanche c’est bruyant pour un enfant de moins de cinq ans. Mon fils, qui en a sept, a tenu vingt minutes avant de réclamer de sortir. On s’est mis au bord et c’est passé.

Vue d'ensemble d'un marché de rue un jour d'affluence

Samedi après-midi : trois formations, trois façons de jouer

La journée a continué sur le cours Cambronne, puis vers le quai de la Fosse. J’ai vu trois formations très différentes et j’ai fini par comprendre qu’on met le mot fanfare sur des choses qui n’ont pas grand-chose en commun.

La première jouait un répertoire de standards de cuivres, en arrêt, le public autour. La deuxième marchait en permanence, avec un meneur qui donnait les départs au sifflet. La troisième alternait, deux morceaux debout puis un déplacement de cinquante mètres, ce qui obligeait le public à se reformer à chaque fois. C’est cette dernière que j’ai préférée, parce qu’elle oblige les gens à bouger ensemble et que ça crée une drôle de complicité entre inconnus.

Si vous voulez la version académique du terme, la définition d’une fanfare est un bon point de départ. Mais sur le trottoir, la différence qui compte est ailleurs : est-ce que la formation reste, ou est-ce qu’elle passe.

Dimanche : ce que j’emporte maintenant

Après trois jours, j’ai révisé mon sac. Voici ce qui y reste en permanence depuis.

  • Un carnet à spirale et deux crayons, parce que le téléphone meurt toujours au mauvais moment.
  • Des bouchons d’oreille en mousse pour les enfants, les vrais, pas ceux de la pharmacie du coin qui coupent tout.
  • Une gourde par personne : les fontaines publiques sont rares autour du Bouffay.
  • Un vêtement de pluie léger, parce qu’un spectacle de rue ne s’annule pas pour une averse et que le public reste.
  • De la monnaie, pour le chapeau. Beaucoup de formations jouent au chapeau et ne le disent pas à voix haute.

Le dimanche matin j’ai fait le tour du quartier Graslin sans rien trouver, et c’est utile de le dire : les week-ends en fanfare ne remplissent pas trois jours pleins. Il y a des trous. J’ai croqué une façade sur un banc en attendant, et c’était très bien aussi.

Un musicien en uniforme joue du tuba pendant un défilé

Ce que trois jours font à l’oreille

Au bout du deuxième jour, j’entendais différemment. Je repérais les formations avant de les voir, à une rue de distance, et je savais déjà si elles marchaient ou si elles étaient arrêtées. Le son d’un groupe en mouvement monte et descend, celui d’un groupe planté reste stable.

J’ai aussi commencé à distinguer les pupitres, ce que je n’avais jamais su faire. Le soubassophone donne la pulsation, et quand il s’arrête tout le reste paraît soudain fragile. Les trombones se répondent souvent en deux groupes opposés, ce qui crée un effet de ping-pong impossible à reproduire dans une salle où tout le monde est sur la même scène.

Je ne sais pas analyser une partition et je ne vais pas prétendre le contraire. Mais trois jours debout suffisent à faire la différence entre deux formations qui se ressemblent sur le papier, et c’est une satisfaction bête dont je n’avais pas idée.

Ce que mes enfants en ont retenu

Ma fille a parlé pendant une semaine du tuba. Pas de la musique, du tuba : de sa taille, du fait qu’il s’enroule autour de quelqu’un, du reflet du soleil dans le pavillon. Mon fils, lui, a retenu le sifflet du meneur, et il a passé le reste de l’été à donner des départs imaginaires à des fanfares qui n’existaient pas.

Ce décalage me frappe à chaque sortie. Ce que je note dans mon carnet et ce qu’ils gardent ne se recoupent presque jamais. Eux retiennent un objet, un geste, un bruit. Moi je retiens l’organisation de la foule et l’heure à laquelle ça a commencé.

Je trouve que ça plaide pour emmener des enfants à ce genre de chose plus souvent, et plus tôt. Il n’y a rien à comprendre à l’avance, rien à préparer, et le prix d’entrée est nul.

Ce que je ferais différemment

Je demanderais le nom des formations dès la fin du morceau, avant que les musiciens se dispersent. Je noterais l’heure exacte à laquelle chaque chose commence, parce que de mémoire tout se confond. Et je prévoirais un vrai repas assis le samedi midi, parce qu’on finit par grignoter debout pendant huit heures sans s’en rendre compte.

Si vous cherchez d’autres récits du même genre, j’ai raconté une batucada place du Bouffay en détail, et j’ai rassemblé mes réflexes pour trouver un spectacle près de chez soi dans un article à part.

Trois jours, quatorze pages, et une seule certitude : je n’ai aucune idée de ce que je verrai le week-end prochain. C’est précisément pour ça que je ressors.