Je me suis demandé un jour quel instrument de fanfare s’entendait le plus loin, parce que je repérais toujours les formations de la même façon : un son grave d’abord, puis le reste. J’ai fini par faire un test très artisanal, un dimanche d’octobre, sur trois cents mètres de rue droite. Ce n’est pas une mesure, c’est une promenade avec un carnet.
Le protocole, si on peut appeler ça comme ça
Une formation d’une douzaine de personnes jouait en poste fixe sur une placette. J’ai descendu la rue en m’arrêtant tous les cinquante mètres et en notant ce que j’entendais encore, pendant qu’ils jouaient à peu près le même répertoire.
Les limites sont évidentes : une seule formation, un seul jour, pas de sonomètre, et une rue qui ne ressemble pas à la rue d’à côté. Je ne généralise pas. Je raconte ce que j’ai noté.

À cinquante mètres
Tout. Les douze instruments séparément, y compris les deux clarinettes qui, de près, sont déjà difficiles à isoler. Le grésillement de la caisse claire était net.
À cent cinquante mètres
Les aigus commencent à disparaître. Les clarinettes avaient déjà cédé, les trompettes tenaient mais seulement sur les notes longues, et la caisse claire était devenue un bruit indistinct plutôt qu’un rythme.
Le soubassophone, lui, n’avait pas bougé. Il portait exactement pareil qu’à cinquante mètres, un peu moins fort mais tout aussi lisible.

Quel instrument de fanfare reste à trois cents mètres
Deux. Le soubassophone, sans surprise, et la grosse caisse. Rien d’autre. J’ai attendu deux minutes pour en être sûre, et pendant ces deux minutes je n’ai pas pu dire si la formation jouait un morceau rapide ou lent.
C’est cohérent avec ce que tout le monde sait sur les basses fréquences, qui contournent les obstacles et se dissipent moins vite. Ce qui m’a surprise, c’est la brutalité du décrochage : entre cent cinquante et deux cents mètres, presque tout s’éteint d’un coup.
Ce que les façades changent
Je suis remontée par une rue parallèle, plus large et bordée d’immeubles plus bas. À deux cents mètres, j’entendais encore les trompettes, ce qui contredisait mon résultat précédent.
Je n’ai pas d’explication solide. Ma meilleure hypothèse de non-spécialiste est que la rue étroite renvoyait le son vers le haut plutôt que vers moi. Quelqu’un qui connaît l’acoustique rirait probablement de cette formulation.
Ce que je n’ai pas mesuré
Le vent, qui ce jour là soufflait faiblement du nord et donc à peu près dans le sens de ma marche. Un vent contraire aurait probablement changé les distances de façon importante.
La hauteur, aussi : j’étais au niveau de la rue, et le son d’une fanfare à trois cents mètres s’entend sans doute très différemment depuis un troisième étage. Une voisine m’a dit un jour entendre la fanfare du 14 juillet depuis sa fenêtre alors qu’elle n’entend rien en bas de chez elle.
Et le répertoire, qui comptait sûrement. Les morceaux joués pendant ma descente n’étaient pas identiques, et un morceau construit sur la basse porte forcément plus loin qu’un morceau construit sur les aigus.

Reconnaître un soubassophone en arrivant
Puisque c’est l’instrument qu’on entend en premier, autant savoir le repérer quand on arrive. C’est le gros cuivre enroulé autour du musicien, avec un pavillon qui pointe vers le haut au-dessus de sa tête, large comme une roue de vélo.
On le confond souvent avec le tuba, qui est un instrument très proche mais qui se joue assis, posé sur les genoux, pavillon vers le ciel. Une fanfare qui marche a des soubassophones. Un orchestre assis a des tubas.
Il y en a généralement un ou deux par formation, rarement plus. Ils sont aussi les premiers à poser leur instrument pendant les pauses, ce qui se comprend : l’engin pèse autour de dix kilos et se porte sur une seule épaule.
Le test que je voudrais faire
Refaire la même descente avec la même formation, par vent contraire, puis par temps de pluie. La pluie change tout : le sol mouillé renvoie le son différemment et l’air humide porte mieux les aigus, du moins c’est ce qu’on m’a dit.
Je n’ai pas encore eu la combinaison : une formation en poste fixe, une rue droite, et de la pluie. Ça viendra.
J’aimerais aussi refaire la descente avec quelqu’un posté en haut de la rue, pour comparer ce qu’on entend du même point au même moment. Mon fils s’est porté volontaire, ce qui veut dire qu’il faudra lui confier un téléphone et accepter que le protocole s’effondre au bout de huit minutes.
Pourquoi ça m’occupe
Rien de tout ça n’est utile. On peut parfaitement aimer une fanfare sans savoir quel pupitre porte le plus loin, et la plupart des gens autour de moi n’ont jamais posé la question.
Mais j’ai remarqué qu’à force de nommer ce que j’entends, je l’entends mieux. C’est la même chose que pour le dessin : depuis que je croque des façades sur un banc, je vois les façades, alors qu’avant je passais devant. Mettre un mot sur un son produit exactement cet effet.
Si l’exercice vous tente, il ne demande rien d’autre qu’une rue droite, une formation arrêtée et vingt minutes.
Ce que j’en fais maintenant
Ce test a changé une chose pratique dans ma façon de sortir. Quand j’entends un grave seul, je sais que la formation est à deux ou trois cents mètres et qu’il me reste le temps de marcher. Quand j’entends la caisse claire, elle est à moins de cent cinquante mètres, et si c’est un défilé il faut choisir son coin tout de suite.
C’est un détail minuscule, et c’est exactement le genre de chose qui fait la différence entre arriver au bon endroit et arriver trois minutes trop tard.
Et pour les curieux
Le répertoire des pratiques musicales amateurs est documenté bien au-delà de mes promenades : le site du ministère de la Culture recense les politiques publiques qui les soutiennent, ce qui éclaire le nombre surprenant de formations actives dans des villes moyennes.
Mon carnet, lui, contient surtout des flèches et des distances approximatives. J’ai conscience que ce n’est pas de la science.
Si vous voulez la version longue de ce genre d’écoute, la batucada du Bouffay détaille instrument par instrument ce qu’on entend à quelle distance, et mon week-end en fanfare à Nantes raconte trois jours passés à faire exactement ça.